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10 juin, 2007

Carretera austral (18e et...dernier épisode !)

Dimanche 11 janvier 98

Une équipée familiale et vélocipédique à travers la Patagonie chilienne

Puerto Tranquilo-Coyhaique

Aujourd’hui, nous entamons pour de bon notre retour vers la « civilisation ». Un premier tronçon, en bus, vers Coyhaique nous fait traverser des hectares de forêts calcinées et de vastes zones couvertes de cendres, souvenir de l’éruption de l’ Hudson en 91. Une région désolée où la végétation a bien du mal se remettre des ravages du fameux volcan.
Nous arrivons en début de soirée à Coyhaique et retrouvons avec plaisir le petit chalet que nous avait loué Madame Schoonbrodt quelques semaines auparavant. Il n’y a presque plus de cerises dans le jardin mais les framboises commencent à mûrir !

Lundi 12, mardi 13 et mercredi 14 janvier 98

Coyhaique

Trois journées d’attente et de repos. Le bus en direction de Chaiten ne part que jeudi. Nous avons enfin pu retirer de l’argent dans une agence bancaire et en profitons pour compenser les « carences » alimentaires de ces derniers jours de « vaches maigres ». Nous commencions un peu à saturer du porridge et de la soupe en sachet.


Jeudi 15 janvier 98

Voyage en minibus vers Chaiten. Un trajet d’environ 12 heures dans un minibus archi-bondé. Nous revoyons comme dans film accéléré tous les villages que nous avions traversé auparavant à vélo. Aujourd’hui, la pluie et la grisaille se sont emparées du paysage rendant parfois méconnaissables, tristes et désolés ces lieux grandioses.
A Puyuhuapi, un jeune couple d’ Allemands et leur petite fille de 3 ans résidant en Argentine,
ont pris place dans le minuscule véhicule.
Le reste du voyage n’en deviendra que plus pénible d’autant que la suspension du minibus semble proche du point de rupture.
En chemin, à travers la vitre embuée, j’ai aperçu un couple de cyclistes en sens inverse. Il sont pris dans la tourmente. Je nous revois à cet endroit il y a quelques semaines. Je suis un peu mélancolique. Je sais combien ils doivent pester contre cette nature parfois si peu clémente mais je voudrais être de nouveau à leur place et vivre une fois encore aussi intensément. Non pas pour nous « mesurer » aux éléments ni même tenter de lutter contre eux mais les accepter et simplement vivre en harmonie avec ceux-ci.
Avoir conscience de son insignifiance, certes, mais sentir que l'on fait partie intégrante et indissociable d’un grand tout.

Enfin et pour paraphraser l'acteur-voyageur Bernard Giraudeau: "La première qualité du voyage n'est-elle pas de nous révéler notre "petitesse" et notre ignorance?"

(retour vers Puerto Montt)

06 juin, 2007

Carretera austral (17)

Samedi 10 janvier 98

Une équipée familiale et vélocipédique à travers la Patagonie chilienne.

Rio Tranquilo

Une journée qui, contre toutes attentes, démarre sur les chapeaux de roue. Enfin si on peut dire.
Dés le lever, j’apprête le déjeuner et commence par placer notre petit réchaud sur la table de nuit pour préparer le porridge et le café. Je ne sais trop ce qui se passera à ce moment : un faux mouvement ou peut-être un courant d’air va provoquer l’embrasement quasi instantané des rideaux. Marie-Hélène et Pablo se précipitent aussitôt dans le hall d’entrée et moi, dans la douche, où je rempli aussi vite que possible une casserole d’eau que j’expédie dans la foulée en direction de la fenêtre. Qui se lézarde instantanément. Marie-Hélène, de son côté, a imprégné d’eau des essuies qu’elle a trouvé dans les toilettes et reviens les appliquer tant bien que mal sur les tissus encore rougeoyants. Si nous arrivons assez rapidement à maîtriser les flammes, une fumée dense et suffocante a par contre envahit la pièce. Je tente d’ouvrir la fenêtre, mais en vain. Celle-ci a été clouée de l’extérieur. Probablement pour éviter son ouverture intempestive lors de tempêtes. Nous laissons donc la porte de la chambre ouverte ainsi que le petit orifice situé dans la douche de manière à aérer au maximum la chambre. Dieu merci, personne n’a été blessé ni a été témoin de l’accident. Les rares locataires du premier, des ouvriers affectés a la construction d’une route sont déjà partis et les propriétaires de l’immeuble sont absentes pour une partie de la matinée. Nous aurons le temps de remettre un peu d’ordre en espérant que cette odeur ait d’ici là disparu.
Comme nous n’avons toujours pas déjeuné, nous décidons cette fois d’emporter notre pitance du jour ainsi que le fameux réchaud sur la plage. Ce sera finalement moins risqué que dans la chambre. Par contre, le vent sera tellement violent qu’il faudra bien une heure pour faire bouillir notre eau.

Remis de nos émotions, nous envisageons, dans le courant de l’après-midi, de partir à la recherche des descendants de Gabriel de Halleux. Leur propriété se situerait en bordure de la Carretera, à moins de dix kilomètres du village. « Il n’y a pas des tas d’autres fermes dans les parages, vous la trouverez facilement, nous avaient dit leurs cousins rencontrés la veille ». De fait, peu à après Puerto Tranquilo, un pont baptisé « El Belga » (Le Belge !) nous laisse supposer que des compatriotes ont dû poser leurs valises dans le coin. Nous descendons par un petit chemin à la droite de la piste principale et découvrons un ensemble de bâtiments agricoles, quelques hangars en bois, des pâtures plutôt escarpées et un corps de logis assez coquet, bien entretenu et précédé d’un jardinet. Comme nous ne sommes pas persuadés que la dame qui vient de nous ouvrir la porte est bien une des filles du fameux Gabriel, nous nous adressons à elle, dans un premier temps, en espagnol. Peine perdue, notre accent nous a tout de suite trahi. « Vous, je parie que vous êtes Belges, s’exclame la dame en souriant ! ». La sympathique sexagénaire qui s’exprime ainsi s’appelle Jeannine.
Jeannine de Halleux.
Elle est l’aînée des neuf enfants de Gabriel.
Elle et son mari, Monsieur Raty -Belge également et membre d’une des familles amies qui avaient accompagné Gabriel dans son équipée- ont en quelques sortes décidé de poursuivre la folle aventure du patriarche. Comme ils nous l’expliquent, après avoir pas mal baroudé et tenté différentes expériences agricoles dans les environs, c’est finalement ici, tout près de Puerto Tranquilo que le couple a trouvé son équilibre et surtout des terrains aptes et suffisamment grands pour faire paître leur cheptel (ovin et bovin). « Ici, la manière de pratiquer l’élevage n’a rien avoir avec celle que l’on connaît en Belgique. Dans cette région, on considère que chaque bête doit « avoir ses 4 hectares », en Belgique, c’est au minimum 4 bêtes par hectares, et encore, quand ces bêtes ont la chance de vivre à l’air libre, nous dit Monsieur Raty ».
Bien que fort occupés en ce moment, Jeannine et son mari insistent pour que nous restions un moment avec eux. « De toutes façons, c’est l’heure du « 4 heures », installez-vous nous dit Jeannine, je vais préparer quelque chose ».
Pendant que la maîtresse de maison s’en est allée dans la cuisine pour faire du café et chercher des petits gâteaux. Son mari nous a entraîné dans le bureau où il nous fait part de sa passion pour l’ histoire. Méticuleusement rangés dans des vitrines et sur des étagères, une quantité d’objets ayant appartenu à d’antiques peuples sud-amérindiens racontent l’histoire et la vie de cette région bien avant les conquistadores et les colons. Ici des flèches et des hameçons ; là, des peignes ou des massues que devaient manier les Onas et les Yaganes, les Puelches et les Alakalufs.
Enfin, disséminés un peu partout dans la pièce : des carnets, des notes et des croquis que Monsieur Raty accumulent au fil du temps, des découvertes et des rencontres. Nous passerons enfin un bon moment avec Jeannine pour lui raconter les derniers évènements qui occupent actuellement la Belgique. Pays pour lequel elle ne semble apparemment pas éprouver beaucoup de nostalgie, bien que 2 de ses sœurs y soient définitivement rentrées. Elle avoue cependant que le film que la cinéaste belge Anne Levy Morelle a consacré à son père l' a ému. Elle a eu l’occasion de le voir il y a peu sur cassette vidéo. Nous lui racontons également quelques anecdotes de notre périple à travers cette Patagonie qu’elle connaît décidément dans ses moindres recoins. Lorsque nous lui évoquons le village de Cochrane, que nous nous étions fixé comme but, Jeannine se remémore ce temps où elle y habitait (« Pas dans le village proprement-dit, mais à quelque heures de cheval, précise-t-elle ! »). « Je me souviens de cet hiver au cours duquel tout contact avec l’extérieur était impossible tant la neige avait été abondante et que trois de nos enfants avaient contracté la scarlatine. Comme le médecin était évidemment incapable de venir à la rescousse, il nous a dicté toute la procédure à suivre pour les soigner… .par radio-émetteur ! Une sacrée époque, se souvient Jeannine en souriant ! ».

Cet après-midi aura passé bien trop vite. Le soleil vient de disparaître derrière la montagne, et Monsieur Raty nous informe qu’il doit à présent reconduire quelques-uns de ses ouvriers à Puerto Tranquilo. Si nous désirons rentrer maintenant, c’est l’instant nous dit-il !
Nous faisons nos adieux à Jeannine et la remercions pour cet accueil aussi improvisé que chaleureux.

Il fait presque noir lorsque nous retrouvons la pension. Nous saluons les patronnes de l’établissement en espérant qu’elles n’aient rien remarqué (ou senti) du début d’incendie de ce matin. Apparemment, rien n’aura « filtré, et les deux dames se montrent plutôt de bonne humeur. « J’espère que vous prendrez le repas du soir ici, s’exclame l’une d’elles ». Nous n’osons refuser et nous nous installons à l’une des tables près de la fenêtre d’où l’on aperçoit le lac, la lune qui s’y reflète et les barques amarrées à de rustiques pontons.

Ce soir, Pablo et Marie-Hélène n’ont pas trop envie de jouer les prolongations et partent dormir de bonne heure. Je resterai attablé seul puis bavarderai un moment avec les locataires du « premier ». Une bande de rudes et joyeux ouvriers travaillant à la construction d’une piste à travers montagne et forêt en direction de Bahia Exploradores.(La Baie des Explorateurs) « Là-bas, me disent-ils, une ébauche d’infrastructure portuaire est en train de se mettre en place. Cela va alléger le trafic maritime de Puerto Chacabuco et surtout écourter le chemin vers la fameuse Laguna San Rafaël. Ça va être bon pour le tourisme et surtout pour le village et toute la zone, ajoutent-ils, enthousiastes ».
Durant la conversation, un des ouvriers me prend un peu à l’écart et me fait une curieuse proposition : « Vous savez, je ne gagne pas trop mal ma vie ici, et j’aimerais engager quelqu’un comme vous à mon service, me dit-il presqu’en chuchotant ». Comme je lui demande quelques précisions quant à l’éventuel travail à fournir, celui-ci me répond qu’il voudrait offrir à sa fille un professeur particulier pour lui apprendre… le français !
Je tente de lui expliquer que cela n’est pas possible, mais l’homme insiste pour que, au moins, j’entame avec elle une liaison épistolaire régulière. Il ne me laisse pas le choix et, de manière un peu brutale, aligne sur la table une liasse de billet. « Voilà 2500 pesos, ce n’est qu’un acompte, à chaque lettre envoyée vous recevrez la même somme, j’espère que cela vous convient ? ». Comme je ne me montre guère enthousiaste, son voisin –qui n’a rien perdu de la scène-, me fait signe discrètement qu’il ne serait pas bon pour moi de refuser cet argent et que mon interlocuteur risquerait bien de se mettre en colère….
De toutes évidences, je ne ferais pas le poids avec ce colosse patagon en cas d’affrontement. Je n’ai pas le choix: j’ empoche l’argent et…. décide d’offrir (avec cet argent) une tournée générale, puis deux, puis trois… L’atmosphère va progressivement se détendre et mon ex-futur « employeur » se mettra rapidement à dodeliner de la tête.
Il va bientôt compter les moutons…..
C’est normal, qu’y a-t-il d’autre à compter en Patagonie !

(Puerto Tranquilo, jeunes chasseurs de têtards)

("Bouillons blancs" au bord du lac General Carrera)

(Puerto Tranquilo, le cimetière)

29 mai, 2007

Carretera austral (16)

Mardi 6 et mercredi 7 janvier 1998

Une équipée familiale et vélocipédique à travers la Patagonie chilienne

Puerto Bertrand

Deux journées un peu tristes pour nous. Le problème que nous redoutions tant depuis quelques jours est aujourd’hui face à nous. Nous avons retourné la question –et nos poches- dans tous les sens mais il faut se rendre à l’évidence : nous n’avons plus d’argent! A part cette enveloppe dans laquelle nous avons précieusement mis la somme qui nous permettra de reprendre un bus pour remonter vers le nord et... survivre le temps du trajet. Du moins jusque Coyhaique, la seule ville où nous pourrons –peut-être- retirer du liquide dans une agence bancaire. C’est frustrant : nous sommes à peine à une soixantaine de kilomètres de notre but (Cochrane) !
Mais à notre rythme, il aurait peut-être encore fallu 2 jours pour atteindre ce village puis attendre encore un jour ou deux le bus pour accomplir le trajet en sens inverse. Soit quatre jours sans pouvoir se ravitailler et parer à d’éventuelles dépenses imprévues. Comble de malchance, depuis hier soir, Pablo et moi-même souffrons de sérieux problèmes intestinaux !
Nous occupons ces deux journées comme nous pouvons et décidons de nous lancer… dans une grande lessive. Nous allumons un feu et faisons bouillir je ne sais combien de casseroles d’eau, tout d’abord pour nous laver, puis faire la vaisselle et surtout nettoyer nos vêtements à grand renfort de Rinso. "Le fameux détergent miracle que toute bonne ménagère chilienne se doit de posséder". La scène du « bain » en plein-air semble par ailleurs beaucoup amuser les passants qui ne manquent pas de nous observer au passage.
Ces deux après-midi seront enfin consacrées à la pêche, histoire d’améliorer un peu notre ordinaire. Deux après-midi qui se révéleront, sur ce plan, totalement infructueuses.
Mais qu’importe, l’endroit choisi pour passer ces dernières heures patagoniques est somptueux et les rives du Rio Baker se prêtent à merveille à la rêverie, et qui sait , à esquisser un premier bilan de cette aventure. Quant aux poissons, s’ils ne mordent pas, ils sont par contre abondamment présents. Nous nous amusons à les regarder sauter de toutes parts autour de nous. Sans doute pour nous narguer.

Jeudi 8 janvier

Puerto Bertrand-Puerto Tranquilo

Ça y est. Le moment tant redouté est arrivé, nous remisons, la mort dans l'âme et pour la dernière fois notre tente dans sa housse et rangeons le matériel dans les sacs. Les vélos seront ensuite démontés et nous entasserons le tout au bord de la route. Un bus en provenance de Cochrane est annoncé aux alentours de 10h30.
L’auxiliaire médical du village nous a invité à passer un moment chez lui pour que l’attente soit plus agréable. Il nous offre le maté, son divan et …quelques pastilles contre la diarrhée ! C’est finalement vers 15h que le bus fera une entrée triomphale dans le village. Le chauffeur nous explique que des travaux sur la Carretera sont la cause de son retard. Nous embarquons nos bagages et entamons le trajet du retour. Du moins un premier tronçon de 60 kilomètres, jusque Rio Tranquilo. Là-bas nous devrons attendre une hypothétique correspondance jusque Coyhaique puis vers Chaiten où un transbordeur nous ramènera à Puerto Montt, terme de ce voyage. Mais cet itinéraire ainsi que le timing pressenti ne sont jamais que très théoriques.
Aujourd’hui, en dépit de la courte distance à parcourir, notre bus n’atteindra même pas sa destination ! Quelques kilomètres avant Puerto Tranquilo, une canalisation sous-terraine a cédé et des bulldozers ont ouvert la piste sur toute sa largeur pour tenter une réparation. Les ouvriers ne pensent pas pouvoir combler le trou avant 22 ou 23h. Chacun prendra ce petit contretemps avec bonne humeur et poursuivra son chemin à pied jusqu’au village tout en continuant les conversations entamées auparavant dans le bus. Quant à nous, nous ne pensions devoir remonter nos vélos de sitôt !
Arrivés dans la petite bourgade, nous constatons qu’il n’ y a aucun terrain propice à l’établissement d’un campement : les prairies disponibles sont trop près de la route, quant aux berges du lac, elles sont trop accidentées ou caillouteuses que pour y dormir.
Nous négocions avec les patronnes de la pension locale et tentons d’obtenir un rabais pour les trois nuits que nous devrons passer ici en attendant une correspondance. Les aubergistes se montrent finalement conciliantes et nous accordent même une ristourne appréciable pour le repas de ce soir. Il y aura du saumon, de la salade et des pommes-nature au menu !
La chambre qui nous a été proposée est très petite, les carreaux cassés ont été réparés avec de la toile isolante et le papier-peint se décolle par bande entière, mais c’est mieux que rien. Et puis, la vue sur le lac est imprenable.



Vendredi 9 janvier.

Puerto Tranquilo

Cette étape à Puerto Tranquilo aura l’avantage de nous faire découvrir une curiosité géologique plutôt inattendue. A quelques encablures de la rive se dressent une série de petites formations rocheuses appelées « Capillas de Marmol » (Les Chapelles de Marbre). Il s’agit de pitons émergeant du lac que l’érosion a percé de part en part de manière telle qu’une petite embarcation peut les traverser.
Un couple de pensionnés belges en villégiature dans la région va nous inviter à partager la petite excursion qu’ils ont projeté de faire en barque ce matin pour observer ce phénomène de plus près. En discutant avec ces derniers, ils nous apprennent qu’ils sont cousins de la famille de Halleux. Cette fameuse famille belge qui décida de s’installer dans la région, à la fin des années quarante. Une époque au cours de laquelle de vastes concessions de terre étaient offertes par l’état chilien aux plus audacieux, et ce, dans le but de peupler cette région désespérément vierge et inhabitée. Gabriel de Halleux faisait partie de ces audacieux à tenter l'aventure. A 49 ans, il vendra tout ce qu’il possède en Belgique et entraînera dans son sillage son épouse, ses neuf enfants et trois autres familles amies. Les années passeront, les difficultés apparaîtront sans cesse plus insurmontables et les compagnons de Gabriel, les uns après les autres, quitteront ce trou perdu, venteux et sans avenir. Gabriel, sa femme et ses enfants seront les seuls à s’accrocher. Une étonnante saga qui a donné lieu à un intéressant documentaire intitulé « Le rêve de Gabriel » réalisé par Anne Lévy-Morelle.
Aujourd’hui encore, apprenons-nous, une des filles de Halleux habite à quelques kilomètres d’ici et gère avec son mari, Belge également, une exploitation dédiée à l’élevage.
Demain, c’est décidé, nous tenterons de rencontrer les descendants de cette singulière famille !

23 mai, 2007

Carretera austral (15)

Dimanche 4 janvier

Une équipée familiale et vélocipédique en Patagonie chilienne

Puerto Guadal

« Journée découverte » à travers le village. Très vite découvert !
Il y a l' "avenue" principale avec la mairie, quelques rues perpendiculaires et une grande place herbeuse avec, en son centre, le buste d’un honorable militaire du temps jadis. Curieusement son nom n’est même pas indiqué. Ou alors le vent l’a effacé ! Sur cette même place -où sont éparpillés quelques jeux d’enfants- deux paysans viennent de faucher et sont en train de charger l’herbe sur une charrette branlante tirée par des bœufs. Nous pique-niquons là en regardant cette scène bucolique. Pablo, de son côté, s’en ira bien vite essayer les balançoires.
Nous tentons une petite sieste sous la tente. En vain : il fait intenable de chaleur sous la toile cet après-midi. Toujours ces contrastes climatiques imprévisibles !
Nous repartons en balade et sommes attirés cette fois par un café d’où s’échappent quelques bouffées musicales. Un jeune homme, seul client de l’établissement, s’essaie avec plus ou moins de bonheur à l’orgue électronique en chantant comme il peut des rengaines du cru. Nous ne prenons pas la peine de passer commande tant le bruit devient insupportable : dés notre arrivée, le musicien a cru bon d’ augmenter considérablement le volume de son instrument. Sans doute pour impressionner ces trois auditeurs inespérés.
Passons la soirée au Supermercado Plaza. Certes, l’endroit est insolite pour une sortie, mais la propriétaire de cette épicerie, rencontrée quelques heures auparavant, a tenu à ce que nous passions un moment en sa compagnie le soir venu.
A peine arrivés, la maîtresse de maison nous propose de prendre un bain.
Sentirions-nous si mauvais ?
Quoiqu’il en soit, nous déclinons poliment l’offre, mais elle insiste : « Le petit, au moins, ça lui ferait du bien, non ! » Mais Pablo n’a décidément pas envie de se plonger dans une baignoire inconnue ! En désespoir de cause, la dame débouchera une de ses meilleures bouteilles de pisco et nous proposera de regarder son émission télévisée préférée. Il s’agit d’une étrange série américaine narrant les exploits d’une équipe spécialisée dans le sauvetage de personnes prisonnières d’ascenseurs en panne.
Tout au long de l’épisode, la patronne de la supérette fera l’aller retour entre le salon et le magasin pour servir les clients. « Depuis la mort de mon mari, je ne ferme plus le magasin que lorsque je vais dormir, ça me fait une occupation, explique-elle »
A chaque retour de la boutique, elle nous demande cependant de lui faire un petit résumé de ce qu’il vient de se passer.
Je finis par me demander si ce n’est pas la raison pour laquelle elle a souhaité que nous passions la soirée ensemble! Il y a bien sa fille, d’une trentaine d’années, qui regarde aussi l'émission, mais celle-ci semble être frappée d’une sorte de mutisme morbide. Elle a un regard halluciné, et, à intervalles réguliers, éclate d’un rire rauque un peu effrayant puis retombe aussitôt dans une troublante léthargie. Peut-être les effets d’une exposition trop prolongée au vent et…la solitude australe.
Nous regagnons notre tente une fois le film terminé. Une nouvelle tempête approche et la pluie commence à ruisseler autour de notre campement. A travers la fenêtre de son bureau, le carabinier de service nous fait un signe amical et nous souhaite une bonne nuit. Sans doute une forme d’humour local, très second degré. Cette nuit encore, nous avons l’ impression que la tente va se décomposer tant les rafales sont violentes.


Dimanche 5 janvier

Puerto Guadal – Puerto Bertrand.

Une trentaine de kilomètres pas trop difficiles. La température s’est de nouveau adoucie et de très larges éclaircies inaugurent ce début de journée. Journée également « historique » pour Pablo, qui a décidé, comme un seul homme, qu’il abandonnait définitivement le biberon et qu’il boirait dorénavant comme nous, dans une tasse !
Nous démarrons assez tard (à midi !) pour arriver à Puerto Bertrand vers 17h30. Une précision qui a son importance car dans la plupart de ces villages isolés, et du Sud profond en particulier, les seuls commerces dignes de ce nom sont des « Emaza » (Empresa de Abastecimiento para las Zonas Aisladas ou « Entreprise de Ravitaillement pour les Zones Isolées »). Il s’agit de magasins d’état dont le gérant est un fonctionnaire payé au mois et non pas en fonction des ventes. Une initiative très sociale et inattendue compte tenu du climat pour le moins libéral en vigueur dans ce Chili à peine dépêtré (?) de l’emprise pinochetiste.
Comme n’importe quelle « antenne » officielle et partout au Chili, les magasins de cette « chaîne » sont donc aussi tenu de respecter le même horaire et en l’occurrence, de rester ouvert jusque 18h. Pas de chance : l’ « Emaza » de Puerto Guadal est, pour des raisons qui nous échappent, le seul à fermer une demi-heure plutôt. Avec pour conséquences, que nous allons nous retrouver sans nourriture pour le repas de ce soir.
Nous parvenons néanmoins à nous procurer le strict nécessaire dans une petite hôtellerie. Juste en face de celle-ci, un petit terrain, en bordure du lac Bertrand, accueillera idéalement notre campement. Il y a un robinet, une feuillée rustique et du bois sec en suffisance pour le feu du soir. Enfin, tout cela est gratuit. Du moins pour l’instant. Le comité de quartier, propriétaire de ce terrain, compte demander une petite compensation financière aux touristes de passage dès l’année prochaine. Pour ce qui est du village proprement dit, Puerto Bertrand évoque certains lieux du Canada comme ces minuscules bourgades toute en bois, assoupies à l’orée d’un lac .
L’ambiance y est apaisante.
Un calme à peine troublé par le clapotis des vaguelettes et les conversations feutrées de petits groupes d’hommes revenant de la pêche. Au loin, un couple d’amoureux s’embrasse, appuyé contre une barque. Nous percevons à peine la mélodie que diffuse leur transistor posé dans les galets.

17 mai, 2007

Carretera austral (14)

Vendredi 2 janvier 1998

Une équipée familiale et vélocipédique à travers la patagonie chilienne

Chile Chico – Fachinal

Etape éprouvante. Nous sortons de Chile Chico par un semblant de piste empierrée et pentue. Pour ne pas changer, le vent est toujours de la partie. Nous allons parcourir 6 kilomètres en 2 heures. Nous renonçons et préférons nous abriter un moment derrière un rocher jusqu’à ce qu’une camionnette nous charge pour une vingtaine de kilomètres. Là, le véhicule doit quitter la piste principale et bifurque vers la droite pour se rendre à la « Mina Guanaco », un gisement d’or et d’argent d’où, selon notre chauffeur, l’on extrait quelques 1500 tonnes de minerais par jour. C’est probablement à cette mine qu’était destinée la cargaison de dynamite avec laquelle nous avons voyagé dans le transbordeur quelques jours auparavant.
A peine le chauffeur de la camionnette nous a-t-il laissé que deux jeunes femmes surgissent des fourrés. Hirsutes et dépenaillées.
Ce sont deux auto-stoppeuses hollandaises « en planque » qui, ayant entendu un véhicule s’arrêter, pensaient avoir enfin trouver le « lift » providentiel. Dépitées, les deux filles d’Utrecht nous disent avoir été déposées ici la veille et que depuis, absolument rien n’est passé sur la route, ni dans un sens, ni dans l’autre! Elle viennent de passer la nuit, cachées dans les buissons.
Il faut bien reconnaître que cette piste est effectivement en dehors des sentiers battus. Elle constitue, à cet endroit, une « petite » variante de la Carretera austral qui, elle, serpente au Nord du lac Général Carrera.
La voie « Sud » que nous avons choisie, à l’instar des Hollandaises, est par contre réputée pour être plus sauvage tout en permettant de longer de près ce lac fabuleux et de garder constamment un œil sur ce dernier.
Bref, c’est plus dur, mais c’est plus beau !
Nous passons un moment avec les auto-stoppeuses et mettrons en commun nos réserves de nourriture pour le pique-nique de midi.
Peu enthousiastes à l’idée d’attendre le reste de la journée un hypothétique véhicule, nous décidons, malgré le vent et l’état épouvantable de cette piste, de nous remettre en selle et faisons nos adieux aux deux Hollandaises.
Arrivons à Fachinal en fin d’après-midi.
Complètement fourbus.
Lorsque nous sommes en vue de l’endroit, nous constatons que ce village se résume, en tout et pour tout, à quatre ou cinq maisons, des pâtures et un genre de ferme, et encore, elle est dans un état de délabrement avancé.
C’est curieux comme les cartes de géographie peuvent être trompeuses. En effet, sur la nôtre, Fachinal était représenté par un point assez gras. Nous pensions, qu’à l’image d’autres villages de ce gabarit, nous aurions au moins rencontré un minimum d’ « infrastructures »… un petit magasin ou un de ces drugstores de western où l’on trouve côte à côte du fil de fer, des boîtes de conserves, de la bière, des fers à cheval, des bidons de pétrole….. Non, ici, il n’y a rien de rien. On écoute le vent, c’est tout.
Nous nous dirigeons vers la ferme et demandons à un petit groupe de jeunes en guenille s’il est possible d’installer notre tente dans le pré jouxtant le bâtiment. Ils nous désignent un endroit bien plat et un peu protégé du vent grâce à un rideau de peupliers. Il y a, de plus, à proximité, une source dont l’eau est cristalline et glacée.
Pour la première fois depuis le début de ce voyage notre pompe à vélo va être utile : Le vieux ballon de foot que les gamins de Fachinal ne pouvaient plus utiliser depuis des lustres va enfin pouvoir être regonflé.
La nuit sera terriblement venteuse. Nous dormons assez mal tant la tente est secouée. J’ai l’impression qu’elle ne tiendra pas le coup, qu’elle se déchirera ou s’envolera à la prochaine rafale un peu plus violente.


Samedi 3 janvier 1998

Fachinal –Malin Grande- Puerto Guadal

Dure mais superbe étape par un chemin en corniche le long du lac. Les côtes et les descentes deviennent particulièrement abruptes, quant au « revêtement » de la piste, il est, par moment, à la limite du praticable. Mais qu’importe, aujourd’hui, le soleil nous réchauffe et le paysage est tellement impressionnant qu’on en arrive à oublier nos mollets endoloris.
Alors que nous arrivons à proximité de Malin Grande, point de chute initial de cette étape, un pick-up à bord duquel se trouve un couple de touristes argentins s’arrête et propose de nous charger jusqu’au prochain village, Puerto Guadal. « Pour vous faire une petite avance, s’exclame-t-il ! ». Encore un autre très beau tronçon longeant les rives du lac, qui en cette fin d’après-midi se pare de lumières dorées incomparables. Malheureusement, ces Argentins roulent comme des fous et ne s’arrêtent même pas pour apprécier un tant soit peu ce paysage hors normes. Le pilote se vante d’ailleurs d’avoir quitté la veille sa province de Buenos Aires (située à plus de 2000 kilomètres !) sans s’être arrêté, et qu’il tient à garder sa « moyenne ». Sa femme a l’air résignée et lève constamment les yeux au ciel dès que l’homme commente, émerveillé, les performances de sa machine. Rouler à cette allure sur ces pistes est une folie pure. Je ne sais à quoi m’accrocher tant nous sommes secoués. Pour faire une petite diversion, je demande au chauffeur s’il n’a pas aperçu en chemin les deux jeunes hollandaises croisées la veille. Il m’assure n’avoir rien vu. « Vous savez, à cette vitesse, j’ai intérêt à ne pas trop me laisser distraire, lâche-t-il »
Nous sommes heureux d’arriver à Puerto Guadal, les jambes flageolantes mais indemnes, et de quitter définitivement cet émule indigne de Fangio.
Sur les conseils d’un habitant des lieux nous installons rapidement la tente en bordure du lac, non loin du poste des carabiniers. C’est aussi chez eux que nous pourrons nous approvisionner en eau potable. Il y a également une petite épicerie pas trop mal achalandée à proximité. Pour le reste, et malgré les crottins de cheval qui jonchent le site, l’endroit est idéal pour camper. Le vent semble s’être calmé. Tout est réuni pour passer une nuit réparatrice !

13 mai, 2007

Carretera austral (13)

Lundi 29 décembre 1997

Une équipée familiale et vélocipédique à travers la Patagonie chilienne

Chile Chico

Visite de la ville ainsi que tentative –infructueuse- de retrait d’argent dans la petite agence bancaire locale. Nous n’avons presque plus de liquidité et cela risque de poser quelques problèmes pour les jours à venir. Bien que l’agence en question ait apposé de grandes publicités vantant les mérites et les facilités offertes par la carte Visa, l’employé nous avoue que cette carte -bien que proposée aux clients- est encore inutilisable aux guichets. Le banquier nous indique cependant quelques commerces acceptant ce mode de paiement, notamment une supérette (El Sur) où nous ferons le plein de provisions. Vu l’état global de nos finances, nous limiterons encore davantage notre fréquentation des restos et décidons à partir de ce jour de préparer tous nos repas nous-même. D’autant que la chambre que nous louons ici (Pension Don Luis) est suffisamment grande et se transformera parfaitement, le cas échéant, en cuisine improvisée.

Passons le reste de la journée à nous balader le long du lac et restons un bon moment sur une jolie plaine de jeux où Pablo se mêlera aux enfants du coin.

Mardi 30 décembre 1997

Chile Chico

Notre séjour à la Pension Don Luis va devoir se prolonger. Nous n’avons pas le choix : Pablo s’est de nouveau remis à tousser et le médecin que nous avons consulté ce matin nous a conseillé de ne pas trop l’exposer….au vent, du moins pendant quelques jours. Cela va être difficile. Aujourd’hui, le journal annonce des rafales dépassant les 80 km/h !
Nous flânons un peu dans la ville et partons chacun de notre côté à la recherche d’un petit cadeau que l’on pourra s’offrir lors du réveillon de demain. Pour Marie-Hélène, j’ai trouvé une cassette d’un accordéoniste répondant au nom de Marcelo Videla. Il s’agit -selon la pochette- du véritable « rénovateur » du Chamame (style musical traditionnel originaire du nord de l’ Argentine). Sur la photo l’homme a plutôt une bonne bouille et est affublé d’un invraisemblable costume de cow-boy. Pour Pablo, j’ai fait l’acquisition un petit kit d’exploration spatiale très complet (made in Taïwan) comprenant des petits personnages aux couleurs métallisées, une soucoupe volante, des chars d’assaut interplanétaires ainsi que les indispensables armes au laser.

Mercredi 31 décembre 1997

Chile Chico, toujours à la pension Don Luis.

Faisons la connaissance de nos voisins de chambre. Il s’agit de deux profs au lycée de Chile Chico et d’un jeune homme, employé dans une société chargée de l’épuration des eaux. Lorsque nous les rencontrons, ils ont installé des chaises dans le couloir et trinquent déjà à la nouvelle année. Bien qu’il soit encore tôt dans la soirée, les trois compères ont déjà l’air bien entamé. Surtout le jeune ingénieur chargé de l’épuration des eaux. Il a même l’alcool un peu triste. Après quelques minutes de conversation, celui-ci se met à pleurnicher sur mon épaule et se lamente sur son sort. « Comment se peut-il, me dit-il les larmes au bord des yeux, qu’ un ingénieur de ma valeur ait pu être affecté dans un bled aussi pourri et où rien ne se passe jamais ?…. » Pour le consoler, ses compagnons d’infortune ne trouvent rien d’autre que de lui verser à nouveau de grandes rasades de pisco. Nous assistons, impuissant à l’irrémédiable « descente » de l’ingénieur qui, selon toute vraisemblance, ne terminera pas cette soirée debout.
Nous abandonnons momentanément le petit groupe pour commencer à confectionner notre modeste repas de réveillon. Au menu, figureront trois cuisses de poulet, du riz aux ananas, une tranche de pan de pascua (un compromis entre le cramique et le cake aux raisins secs) et l’inévitable pisco en guise de pousse-café. Cela à l’air simple, mais compte tenu des moyens techniques dont nous disposons (une seule casserole et notre petit brûleur à essence), on peut considérer que c’est une performance culinaire. D’autant que, par prudence, nous avons préféré cuisiner à l’extérieur -malgré le vent- sur le palier donnant accès au couloir des chambres.
Minuit approche, nous échangeons nos cadeaux (Pablo est émerveillé par son kit d’exploration spatiale) puis décidons d’adresser nos vœux aux voisins de chambre. Dans celle de l’ingénieur -il fallait s’y attendre- c’est la débâcle. Au milieu des bouteilles vides, une masse informe gît comme un pantin désarticulé. Nous refermons doucement la porte et passons dans les autres chambres -celles des profs- Là, l’ambiance est tout autre et nous sommes accueillis à bras ouvert au son d’une cueca tonitruante. Embrassades, tequila, pisco, musique à fond la caisse et quelques pas de danse achèveront cette soirée improvisée. Pendant ce temps, dans le couloir, Pablo s’est lancé dans une bataille intergalactique avec ces nouveaux jouets.
Lorsque les 12 coups de minuit retentissent au clocher de l’église, nous risquons une petite sortie sur la place du village, espérant nous mêler à la « foule en liesse ». Curieusement, il n’y absolument personne sur la place et les modestes lampadaires ne laissent apparaître que les silhouettes grêles de quelques arbustes rescapés d’une précédente bourrasque. Rien aux alentours ne permet de déceler les signes d’une quelconque fête. L’ingénieur avait peut-être raison lorsqu’il disait que rien ne se passe jamais ici !


Jeudi 1 janvier 1998

Chile Chico

Chile Chico
« Petite » gueule de bois. Pas grand chose à faire, ni à dire. On traîne dans la petite ville plus assoupie que jamais. Nous restons un moment avec Pablo sur la plaine de jeux puis rassemblons le peu qu’il nous reste d’énergie pour faire une petite excursion à vélo vers la frontière argentine. Moche, gris et sans intérêt. Demain, c’est décidé, nous levons le camp et reprendrons le cours de notre expédition. Si tout va bien.

28 avril, 2007

Carretera austral (12)


Samedi 27 décembre 1997

Une équipée familiale et vélocipédique à travers la Patagonie chilienne

Illustration sonore avec le groupe "Quilantal (de Coyhaique) et le titre "Gaucho, flor y flor".

Balmaceda- Puerto Ibañez

Il a neigé ce matin. Les sommets environnants sont comme saupoudrés de sucre impalpable et un vent glacial balaie le village. Le soleil est pourtant de la partie. La journée devrait bien se prêter au « décollage ».
Nous quittons la famille Borquez le cœur serré. Nos adieux n’en finissent pas. Madame Borquez réprime des larmes de tristesse et nous demande une dernière fois si nous sommes sûrs de pas vouloir rester quelques jours encore, au moins jusqu’au réveillon de nouvel-an.
Nous finissons, tant bien que mal, par enfourcher nos bicyclettes et rejoignons la Carretera par un mauvais chemin d’une quinzaine de kilomètres. Un vent sauvage contrecarre le moindre de nos efforts. Plus loin, un pont cassé ( Puente Presidente) nous oblige à traverser un torrent a gué. Nos pieds sont transformés en glaçons.
A peine arrivés au croisement de la Carretera, une camionnette s’arrête à notre hauteur. Son chauffeur propose de nous charger. Comme nous ne sommes guère très vaillants ce matin, nous acceptons la proposition… bien que nous n’aurions pas dû : ce tronçon -en plus de parcourir de superbes paysages rocheux- est, dans sa plus grande partie, en pente. Nous arrivons donc très rapidement à destination dans la petite bourgade de Puerto Ibañez, sur la rive Nord du lac General Carrera. Il s’agit du deuxième plus grand lac d’Amérique latine (après le Titicaca) avec une superficie de 1850 km2 et une profondeur maximale atteignant près de 600 mètres. Une étendue d’eau d’un étonnant vert émeraude située à la fois sur le territoire argentin (où le lac est nommé Buenos Aires) et chilien.
Nous nous installons dans le petit camping de l’endroit où nous serons les seuls clients.
Petite excursion en vélo (environ 7 km par la route de Levican) jusqu’au Salto Ibañez. Une magnifique cascade que les guides locaux rangent parmi les plus belles du Chili.
Au retour, nous frôlons l’accident. Comme la piste est fort peu fréquentée, nous avons pris le risque de rouler à deux de front. Erreur. Avec le vent particulièrement violent, nous n’avons pas entendu un camion arrivant à vive allure dans notre dos. Il freine violemment pour nous éviter et fait hurler son klaxon. Nous en serons quitte pour une grosse frayeur.
Soupons dans le petit resto du camping. Accueil sympa, bon saumon et étonnant dessert composé d’un…artichaud.

Dimanche 28 décembre 1997

Puerto Ibañez

Visite de la petite bourgade, complètement déserte en ce dimanche matin.
En son centre il y a une vaste place, totalement disproportionnée par rapport au reste de la cité, et au centre de la place…un minuscule buste de l’amiral Arturo Pratt (le héros national vainqueur d’une bataille navale pendant la Guerre du Pacifique en 1879).
Le temps est redevenu incertain. Forte nébulosité, entrecoupée toutefois de quelques belles éclaircies.
En chemin, nous sommes informés qu’un bateau va appareiller cet après-midi en direction de Chile-Chico, sur la rive Sud du lac. Ce serait inespéré, car selon nos renseignements, ce transbordeur n’ aurait dû partir que dans 2 jours. Nous essayons d’en avoir la confirmation auprès des carabiniers, mais ceux-ci semblent tout ignorer de ce départ. Pourtant, un pêcheur nous confiera plus tard qu’un bateau part bien cet après-midi, mais en principe, il refusera d’embarquer des passagers en raison de son chargement un peu particulier : il y aurait à bord une importante cargaison de dynamite à destination d’une mine d’or des environs. « Essayez malgré tout de discuter avec le capitaine, nous dit-il, peut-être acceptera-t-il de vous embarquer moyennant une petite contribution ». Nous courons le risque et repartons aussitôt au camping pour démonter la tente et préparer les bagages pour cette hypothétique croisière. Sur le môle, 3 ou 4 personnes -des locaux- semblent également au courant d’une possibilité d’embarquer.
Le responsable de l’embarcation ne fera pas trop de difficultés, et contre une poignée de pesos, nous fera pénétrer illico dans les soutes du transbordeur.
A peine les amarres larguées nous tentons une incursion sur le pont supérieur, histoire d’apprécier un paysage d’une remarquable beauté.

Discrètement, nous nous asseyons juste sous les fenêtres de la cabine de pilotage.
La croisière durera 2 heures et demie.
Ce lac est une vraie mer intérieure. Il n’y manque que les marées. Encore que. Avec ce vent, le roulis et le tangage sont comparables à ceux rencontrés en pleine mer.
Arrivons en fin d’après-midi à Chile-Chico. Un gros village de plus de 3000 habitants jouissant, pour une fois, d’un micro-climat exceptionnel. Fruits et légumes y croissent avec un bonheur sans pareil, semble-t-il.
Dans un jardin public, La première personne que nous croisons est un ouvrier communal en train d’arroser abondamment les plantations! La terre a en effet l’air bien sèche, il y a visiblement longtemps qu’il n’a plus plu ici. Etonnant contrastes climatiques qu’offre décidément cette Patagonie !

18 avril, 2007

Carretera austral (11)

Jeudi 25 décembre 1997

Une équipée familiale et vélocipédique à travers la Patagonie chilienne.

Illustration sonore avec le groupe "Intiwayna" (de Cohaique) et le titre "Colonos, camino al cielo"


Balmaceda. 0 km.

Nous nous éveillons les premiers. La cuisinière est éteinte. Il fait froid. Dans la petite buanderie attenante à la maison, je trouve quelques grosses bûches que je m’empresse de fendre à la hache. Nous rallumons le chauffage et commençons à mettre un peu d’ordre dans la maison.
Entre temps, Madame Borquez s’est levée. Sa première activité sera de chauffer l’eau et préparer le maté que nous partagerons ensuite avec un quignon de pain. Notre hôte nous explique qu’elle sera absente toute la journée. Elle doit se rendre Dieu sait où, quelque part dans la pampa, du côté argentin et qu’elle en profitera pour faire un détour jusqu’au rio pour tenter de pêcher quelque chose. Décidément très attentive, Madame Borquez a remarqué que nous n’avions presque plus de tabac. « Je vais essayer de vous en trouver, nous dit-elle, en Argentine, c’est beaucoup courant qu’ici ».
Pour nous, ce sera une journée de relâche entrecoupée de moments de lecture, de courrier, de mise à jour de ce journal et de balades dans les alentours. A l’extérieur, le ciel est de nouveau bien dégagé mais le vent est toujours aussi violent. Cet après –midi, en me promenant dans le village, une vieille dame m’a d’ailleurs hélé de l’autre côté de la rue. Elle voulait que je l’aide à traverser. « Il y a trop de vent aujourd’hui, j’ai peur d’être emportée, tenez moi le bras me dit-elle ».
Je terminerai la promenade du jour par une visite de la cafétéria du petit aéroport local. Les tables sont en formica, le comptoir et les tabourets ont un joli design contemporain et la serveuse bien sanglée dans un petit uniforme parfaitement taillé. Une musique atmosphérique baigne l’ensemble et un écran digital informe les voyageurs des prochains vols. Bien que pour l’instant, rien ne soit encore affiché. Bref, un étonnane bulle de modernité dans cet univers rustique à souhait.
Pablo commence à aller mieux, il ne tousse déjà presque plus. Il s’amuse comme un fou avec les petits diables de la maison et tout particulièrement avec Yasna, la plus jeune des filles Borquez, dont il est déjà devenu le petit copain privilégié.





Vendredi 26 décembre 1997

Toujours à Balmaceda. 0 km.

Nous nous installons peu à peu dans une étrange torpeur. Peut-être sommes-nous prisonniers à notre insu de la famille Borquez. Ou alors, est-ce cette hypnotique pampa qui nous a pris en otage ? Ici, le temps ne compte plus et dans cette maison, l’anarchie est totale. Les enfants et le vent sont les seuls maîtres du jeu. Entre le maté, les cigarettes et les repas pris aux heures les plus saugrenues, il me semble que nous nous enfonçons irrémédiablement dans une incomparable langueur australe ! Si nous devions rester quelques jours de plus ici, il est probable que notre projet d’atteindre la limite de la Carretera austral s’enliserait à tout jamais. Madame Borquez vient déjà de nous proposer de passer le réveillon de fin d’année avec eux.
Il s’en est fallu de peu pour que l’on accepte.
Il est 19h30.
Madame Borquez et sa fille aînée sont en train de préparer des empanadas. On ne sait trop si c’est pour le goûter ou le repas du soir. Un enfant galope le cul nu dans la cuisine. Un autre se tartine un morceau de pain sec d’une épaisse couche de mayonnaise. (C’ est tout ce qu’il y a dans le frigo). Là, un gamin rampe sur le meuble de l’évier pour se remplir un verre d’eau. La fille cadette, déjà affalée dans son lit, est absorbée par une série américaine. Pendant ce temps, deux ou trois petits voisins font les dingues en sautant d’un fauteuil à l’autre. Deux chats et un chiots se disputent les restes d’un précédent repas tombés sur le sol. C’est hallucinant. Au dehors la tempête continue à sévir sans faiblir.
Voilà qu’à présent l’huile commence à crépiter dans la poêle et les bouilloires se mettent à fumer. Les empanadas s’amoncellent dans le plat de plastic…comme les nuages au loin sur la Cordillère.
Un singulier parfum est en train d’envahir la pièce : comme promis, Madame Borquez a effectivement trouvé du tabac en Argentine. Mais en chemin, le paquet s’est ouvert et s’est mélangé à une truite fraîchement pêchée. Nous l’avons donc mis à sécher (le tabac, pas la truite) sur la cuisinière. Ce qui donnera, au final, l’ impression d’inhaler de la truite fumée !



(Balmaceda, une chevauchée sur un balai)