12 mai, 2008

Chili, des photos, des légendes...(12)

Trois petites étapes sur la route de Santiago (1/3)

Depuis Calama et les « oasis nordiques » évoquées précédemment jusqu’à la ville côtière de La Serena où nous sommes arrivés hier, il y a un bon millier de kilomètres. Compte tenu de la longueur du pays, cette distance n’est pas si énorme mais nous avons mis plus de dix jours à la parcourir en stop. Non pas que « voyager au doigt » fonctionne mal ici mais un problème inattendu nous a contraint à rester une semaine en rade à Taltal. Un port miteux où il n’y a, me semble-t-il, rien d’autre à faire que d’observer les pélicans désœuvrés sur la jetée –dans le meilleur des cas- ou, -dans le pire-, de se saouler avec les marins au chômage dans les boui-boui longeant la baie. Pour ma part, je n’ai fait ni l’un ni l’autre puisque je suis resté alité pendant une semaine dans la première pension venue en raison d’un épouvantable abcès dentaire. Une période nécessaire pour faire tomber la fièvre consécutive à ce problème et attendre que ma mâchoire puisse de nouveau fonctionner normalement et que la gencive dégonfle un peu (Marie-Hélène me comparait à Elephant Man !) Je ne pouvais plus ouvrir la bouche et les seuls aliments qu’il m’était encore possible d’ingurgiter étaient des yogourts et des soupes en sachet que j’absorbais à la paille. Dieu merci, les pharmaciens chiliens sont des gens compétents et celui qui m’examina à Taltal me conseilla un antibiotique radical. Il faut dire qu’ ici, pour des raisons économiques évidentes, la plupart des gens ont plus souvent recourt au pharmacien plutôt qu’au médecin. Les pharmaciens peuvent également délivrer pratiquement tous les médicaments possibles et imaginables sans la moindre ordonnance. Le Chili est pour cela un vrai royaume de l’automédication.
Ceci dit, et après quelques menues péripéties en chemin (rencontre avec un jeune automobiliste suicidaire qui nous déclara, à peine rentrés dans son véhicule, que si sa femme ne regagnait pas bientôt le domicile conjugal, il se jeterait, lui et sa voiture, du haut de la première falaise venue !), nous voici donc à la Serena. D’ici, l’on peut s’aventurer facilement en bus dans l’arrière-pays, vers les petits villages perchés sur les contreforts de la Cordillère. Parmi ces villages, ceux de Vicuña et de Pisco Elqui sont intéressants. Vicuña est même une petite ville. Elle se trouve nichée dans la vallée de l’Elqui et jouit d’un climat quasi méditerranéen. On y cultive une variété de raisin très sucré dont la saveur évoque celle du muscat. C’est aussi avec ce raisin que l’on fabrique l’alcool national : le Pisco. Les puristes et les Péruviens prétenderont que cela est faux car, selon ces derniers, le Pisco est un alcool tout ce qu’il y a de plus péruviens. Mais ici, on vous dira le contraire. D’ailleurs, les paysans du cru précisent que si le village voisin s’appelle Pisco Elqui, ce n’est pas un hasard. Ce que l’on ne vous dira pas, c’est que ce village a été rebaptisé du nom de cet alcool il n’ y a pas très longtemps pour d'évidentes raisons de "marketing". Quoiqu’il en soit, visiter une distillerie de Pisco vaut toujours son pesant de cacahuètes. Les explications du guide de l’entreprise Capel sont certes très techniques et fastidieuses, mais la partie réservée à la dégustation des différents produits laisse un agréable souvenir car il y a beaucoup de choses à tester : les jeunes Pisco, les demi-vieux, les très vieux -vieillis en fûts de chêne-, les cuvées spéciales, sans compter les « mixtures » prêtes à l’emploi telles que les merveilleux Pisco-Sour (avec jus de citron, sucre de canne, etc…). Bref, en cette fin d’après-midi, nous n’étions plus d’une extrême fraîcheur pour nous plonger dans l’œuvre et la vie d’une des plus grandes écrivaines du pays (Prix Nobel de littérature en 1945), à savoir la poétesse Gabriela Mistral qui a vu le jour ici et dont on peut encore visiter la maison située au cœur de la petite ville.


(La maison natale de la poétesse Gabriela Mistral à Vicuña)


En suivant en amont le cours de l’Elqui sur une distance d’environ 40 kilomètres se trouve donc le village de Pisco. Nettement plus petite que Vicuña, cette entité a conservé un beau cachet rustique. L’activité y est évidemment agricole et surtout fruitière. Outre les vignes qui occupent toujours le premier plan, on trouve aussi les cultures de prunes, de goyaves et d’abricots. Ces derniers sont le plus souvent mis à sécher au soleil sur les toits des maisons pour obtenir les « huesillos » (abricots secs).
Dans les rues et les ruelles séparant les vergers, les senteurs sont divines et les parfums des différents fruits se mélangeant produisent une seule et unique fragrance capiteuse.

Ce jour nous avons planté la tente près d’un torrent dans un lieu planté de saules. Le temps est soudainement devenu incertain. Nous essuyons quelques averses et le ciel reste couvert une bonne partie de la journée. C’est la première pluie depuis le début de notre voyage dans les contrées du nord du pays. On peut à peine distinguer les pics enneigés enserrant le village. Nous avons trouvé refuge dans un café tenu par Don Barboza. Un vieux forban que ce Don Barboza. Originaire d’Argentine, il possède pas mal de terrains dans le coin et s’est toujours efforcé de rentabiliser le moindre mètre carré. D’ailleurs, pour accéder à l’endroit où nous avons dressé le campement, il faut passer par un chemin lui appartenant. Pour pouvoir l'emprunter nous avons été obligé de nous acquitter d’un droit de passage de 800 pesos ! Ce qui représente à peu près la location d’un emplacement dans un camping « ordinaire » de la région. Mais Don Barboza cultive aussi une certaine forme de nostalgie. Pour animer son vieux café, quand les clients s’attablent, il affectionne passer de vieux 78 tours de Carlos Gardel sur un authentique gramophone avec pavillon frappé à l’effigie de « La Voix de son maître » !

C’est très beau que de regarder tomber la pluie sur la campagne en écoutant du tango !


Ce matin, il pleut encore et tout le monde au village est préoccupé par ces pluies tardives. Une fois de plus, on met ça sur le compte de l’ « hiver bolivien », l’éternelle « tarte à la crème » météorologique, cause de tous les dérèglements du ciel.
Qu’importe. Nous prenons notre courage à deux mains et chaussons nos bottines de marche pour partir la journée dans la campagne environnante.

De retour en début d’après-midi, une mauvaise surprise nous attend : nous retrouvons notre tente dans un état lamentable, tout est défait et piétiné. La toile est largement déchirée en plusieurs endroits.. C’est un véritable mystère car rien n’a été volé et la nourriture n’a pas été touchée. Il y a bien deux chevaux a proximité de notre campement, mais cela semble peu probable qu’ils aient été les responsables de ce carnage. Peu encouragés par la perspective d’un éventuel assaut nocturne, nous levons le camp et décidons de rejoindre la côte et poursuivre notre périple vers le Sud.



(d’après Carnet de Voyage de décembre 91)

02 mai, 2008

Chili, des photos, des légendes...(11)

Les oasis nordiques (2/2)

Pour atteindre Chiu-Chiu, le village-oasis le plus proche de Lasana, il faut emprunter un chemin rocailleux longeant le rio Loa sur une distance d’environ dix kilomètres. Bien qu’accidenté, le parcours est agréable, surtout le matin, quand le soleil n’est pas encore trop meurtrier.

Au bout de 3 heures de marche environ, le sentier se redresse, sort de la vallée et débouche sur le petit village. On aperçoit d’abord une belle église blanche en adobe précédée de deux clochers et puis, la place. Poussiéreuse et entourée d’arbres morts ou desséchés. Ce jour-là, tout était désert ou presque. Il y avait juste deux enfants, qui couraient en tous sens et semblaient jouer aux « planeurs ».
Ils imitaient le bruit du vent et, les yeux fermés, feignaient de dériver au gré de courants imaginaires. Ils avaient fini par se heurter puis chuter. Du nuage d’ocre dans lequel ils s’ébrouaient, fusaient des cascades de rires métalliques. Les cheveux en bataille, la sueur et la morve imprégnés de sable, ils s’étaient relevés, les yeux écarquillés et s’étaient mis à nous toiser, comme des chiots effrontés « A’ondé van, gringos ? » (z’ allez où, les étrangers ?) s’écria le gamin. « Acá, no más ! » (Ici, sans plus) répondis-je. Sans en demander plus, les deux gosses s’étaient emparés de nos sacs et nous faisaient signe de les suivre. « Venez chez Doña Virginia, elle va s’occuper de vous ! » lança la gamine, comme si nous étions des rescapés du désert et qu’il fallait à tout prix nous mener vers l’hôpital de campagne le plus proche.

De fait, à Chiu-Chiu, cette Doña Virginia jouait un peu le rôle de « remetteuse sur pied » pour voyageurs égarés. Elle était à la fois propriétaire de l’unique café du village, du restaurant et accessoirement, était détentrice des clés de l’église. En somme, les nourritures terrestres et spirituelles étaient concentrées entre les mains d’une seule et même personne. Quant aux « remèdes » dont elle avait le secret, ils consistaient en de rustiques sandwichs, qui selon les arrivages, étaient tantôt garnis d’œufs et de piments, tantôt d’avocats et d’oignons et parfois, de pâté de tripes qu’elle confectionnait elle-même. C’est cette dernière spécialité qui était à la « carte » ce midi.

Après nous avoir servi, Doña Virginia s’était assise devant nous et nous regardait manger. Elle posait des questions sur notre voyage et nos projets dans la région. Elle aimait visiblement conseiller les voyageurs et d’ailleurs, les voyageurs semblaient aussi lui témoigner beaucoup de reconnaissance à en juger par l’ abondant courrier qu’elle recevait des quatre coins du monde. Dans un grand cahier d’écolier, Doña Virginia conservait précieusement les impressions et souvenirs que lui laissaient ses hôtes de passage. Sur certaines pages, elle collait pêle-mêle, des petits textes en hébreu, une carte-postale avec la Tour Eiffel ou le Colysée ou un mot de remerciement d’un journaliste venu de la capitale pour tenter, une fois de plus, de débrouiller les énigmes qui entourent le village. Vers les dernières pages de cette sorte de livre d’or, figurait une photo en noir et blanc. Il s’agissait d’un portrait. Celui de l’acteur allemand Hardy Krüger -un des protagonistes du légendaire « Taxi Pour Tobrouk »- au bas duquel on pouvait lire : « Pour Doña Virginia, affectueusement, signé Hardy Krüger ».

« Ah oui, je me souviens. Quelqu’un de très bien ce Monsieur Krüger ! Et pas difficile pour un sous. Regardez, c’est là qu’il a dormi lorsqu’il est venu. J’avais poussé les tables et les chaises et il avait posé son sac de couchage là, par terre » dit-elle en désignant la dalle de béton rugueux constituant le sol du café.

Doña Virginia voulait à présent nous faire découvrir l’église sans plus attendre. Une église à l’image du village : maudite. Depuis des lustres plus aucun curé n’y avait voulu donner de messe.
D’ailleurs, depuis le jour où des paysans ivres avaient insulté puis battu le dernier prêtre en fonction, il n’y avait plus eu de curé du tout à Chiu Chiu. L’histoire raconte qu’après sa bastonnade, le prêtre fit son balluchon sans demander son reste, mais avant de disparaître derrière la colline, jeta un sort sur le village et ses habitants. Aujourd’hui encore, cette malédiction semble se perpétuer, en tous cas, dans la mémoire et le cœur des natifs : si les récoltes sont mauvaises cette année, si les maisons sont infestées de vinchucas*, si les jeunes désertent les terres ou les vendent à vil prix, la raison sera connue et l’on invoquera une fois de plus la vengeance du curé-martyr. Si Doña Virginia ouvre encore de temps à autre l’église, c’est pour y laisser rentrer les rares touristes de passage ou les ultimes dévots de la paroisse qui officient eux-mêmes au cours de rites autant inspirés du christianisme que des traditions ancestrales animistes. D’ailleurs, une « messe spéciale » sera organisée ce soir, nous dit Virginia « Mais, là, les étrangers ne sont pas admis, précise-t-elle ». Quoiqu’il soit, l’église de Chiu-Chiu (la 2e plus ancienne du Chili) recèle quelques curiosités : son plafond ainsi que son imposant portail sont entièrement réalisés en bois de cactus. Une vraie dentelle ! A l’intérieur de l’édifice, près de l’autel, il y a aussi une étrange peinture représentant un Christ. Etrange, car si l’on prend la peine de regarder au dos de la peinture, comme nous le fait remarquer Virginia, il y a une autre peinture où l’on voit encore le Christ…. mais de dos. Un Christ recto-verso !


Comme nous l’a proposé Doña Virginia, nous pourrons dormir ce soir exactement là où Hardy Krüger a dormi il y a quelques années. C’est à dire par terre, entre les chaises et le comptoir du petit café. Un honneur !
Malgré la fatigue de la journée et bien que la nuit fût fraîche, le sommeil viendra pourtant difficilement. Et ce ne sera pas non plus à cause des conditions d’hébergement spartiates. En déroulant mon sac de couchage, la bouteille de Pisco que j’y avais enfouie pour la protéger des chocs, s’est brisée sur le sol et a libéré ses effluves capiteuses et tenaces. Le parfum de ce marc mélangé aux odeurs de pétrole imprégnant toujours nos vêtements depuis la veille rendra l’atmosphère tout simplement nauséabonde. Plus tard, lorsque de l’église toute proche retentiront les tambours et les lamentations des bigotes de service, l’ambiance montera encore d’un cran. La « cérémonie » durera jusque deux heures du matin.

(Tombes dans le cimetière de l'église de Chiu-Chiu)

J’ai même imaginé un instant, dans une sorte de cauchemar, mi-éveillé, mi-endormi, que l’on devait procéder à des sacrifices humains tant les bruits venant de l’ église devenaient inquiétants.

Comme si de rien n’était, et comme cela avait été prévu la veille, Doña Virginia nous a réveillé tôt ce matin. Elle a apporté sur un plateau, la théière, des petits pains et de la confiture à base d’un fruit que nous n’avons pas pu identifier. « Voilà de quoi prendre des forces avant d’aller vous balader, sourit la patronne de l’auberge ».

De l’établissement de Doña Virginia, il faut en effet marcher au moins deux heures pour accéder à « L’œil de Mer ».
Par un vague chemin s’égarant à maintes reprises et se confondant parfois avec les traces laissées par les troupeaux de moutons, on doit d’abord traverser un large tronçon de pampa caillouteuse sous un ciel bleu-acier. Ce matin, il n’y avait pas l’ombre d’un nuage, excepté, quelques fumerolles crachotées par un lointain volcan . Probablement le San Pedro.
Incrusté dans un léger repli du terrain, l’ « Oeil de Mer » apparaît enfin. Il s’agit d’une lagune salée, parfaitement circulaire, dont le diamètre ne doit pas excéder les 60 ou 70 mètres. Le plan d’eau -par sa situation et l’absence d’indication claire- pourrait très facilement échapper à la vue des passants. Mais sans doute est-ce dû à cette sorte d’attraction irrésistible qu’exerce certain phénomènes géologiques que nous avons découvert sans trop de peine ce trou d’eau en plein désert. Une curiosité qui depuis des temps immémoriaux est à l’origine des légendes les plus échevelées. Il y a bien sûr les habituels témoignages « dignes de foi » de ceux qui, à l’instar des riverains du Loch Ness, ont aperçu à la surface des eaux saumâtres une forme évoquant celle d’un monstre antédiluvien. Mais il y a aussi les poètes. Ceux qui sont persuadés que les bouquets de cortaderas (une variété de graminée) s’ingéniant à pousser aux abords de la lagune sont en fait la réincarnation des « Trois Marie ». Trois jeunes filles s’étant noyées ici autrefois et dont la chevelure évoquait, dit-on, l’aspect et la texture soyeuse de ces plantes ! D’autres histoires racontent aussi que des Incas, fuyant les conquistadors, auraient englouti ici une partie de leur fabuleux trésor. Parmi les mythes les plus récurrents circulant autour de cette lagune il y a enfin celui évoquant une histoire d’amour entre une fille de Chiu- Chiu et le célèbre rebelle Inca Tupac Amaru venu se réfugier quelques temps dans la région avant de reprendre son combat désespéré contre les espagnols. Désespérée de ne pouvoir retenir son amant, trop occupé à guerroyer, la belle de Chiu Chiu, de dépit, alla se noyer. Depuis lors, dit-on, la lagune a pris une belle couleur vert-émeraude. La couleur des yeux de l’infortunée maîtresse du dernier grand rebelle Inca (exécuté à Cuzco/Pérou en 1572). Plus prosaïquement, Doña Virginia nous avait quand même conseillé vivement d’éviter toute baignade dans les eaux de l’ « Oeil de Mer ».
« Si vous voulez vraiment y nager, restez tout près de la berge, car c’est de l’eau très « lourde » là-bas. Si vous allez jusqu’au centre, vous allez être aspiré et vous ne reviendrez plus jamais, c’est un trou sans fond. Personne n’a jamais pu le mesurer, asséna la patronne du café en guise d’ultime avertissement ». (d'après carnet de voyage de décembre 91)

(Chiu-Chiu, "El Ojo de Mar" -l'Oeil de Mer-)

* La vinchuca (Triatoma infestans)présente dans les briques en terre des maisons est un insecte piqueur hématophage d'Amérique tropicale de la famille des punaises (Reduviidae). C'est le vecteur d'une trypanosomiase, la maladie de Chagas. Une maladie mortelle apparentée à la maladie du sommmeil) d'après Wikipédia.

23 avril, 2008

Chili, des photos, des légendes...(10)

Les oasis nordiques (1/2) -région de Calama-

(la vallée du rio Loa, le plus long fleuve du Chili! -440 km-)
Qui dit désert dit oasis ! L’aride Nord chilien n’échappe pas à la règle. Parmi les quelques havres de verdure disséminés, notamment, le long du Rio Loa, à une cinquantaine de kilomètres de Calama, les villages de Lasana et de Chiu Chiu sont d’authentiques bénédictions pour les voyageurs accablés par trop de soleil. Aujourd’hui, ce n’était d’ailleurs pas un luxe que d’ espérer un peu de fraîcheur. En plus de la chaleur habituelle, la camionnette qui nous avait chargé ce matin à la sortie de Calama transportait des fûts d’essence. La plupart d’entre eux n’était pas fermés et à chaque virage, Marie-Hélène et moi étions copieusement arrosés de carburant.

C’est donc imprégnés d’effluves pétrolières et un peu nauséeux que nous avions débarqué à Lasana. Un minuscule hameau comprenant tout au plus une vingtaine d’habitations coincées au creux d’une gorge pittoresque où serpente le rio Loa.
Un torrent bien maîtrisé permettant aux paysans d’obtenir de belles récoltes maraîchères. C’est toujours étonnant de voir pousser en plein désert, des betteraves, des carottes, des oignons et de l’ail !
En plus de cette activité vitale pour des dizaines de familles, la proximité d’un village fortifié (un pukara) du XIIe siècle confère à l’ endroit un attrait touristique non dénué d’intérêt. D’ailleurs, tous les tours-operators régionaux ont désormais intégré à leurs circuits une visite de ce site singulier.
Tout cela pourrait augurer une vie agréable et un avenir prometteur mais c’est sans compter sur la proximité de la plus grande entreprise du Chili : la Codelco. Celle-ci possède en effet, à une trentaine de kilomètres d’ici, la plus grande mine de cuivre à ciel ouvert du monde connue sous le nom de Chuquicamata. Pour le traitement du minerais, une grande quantité d’eau est en effet nécessaire et la Codelco a recours au pompage intensif des eaux des rivières environnantes, dont celles du Loa. Autrefois d’un débit important, ce cours d’eau (qui, malgré son apparence modeste, est le plus long fleuve du Chili avec 440 kilomètres de long !) peut aujourd’hui se traverser à pied. Tout au plus risquera-t-on de se mouiller les mollets, et encore.

(La mine de Chuquicamata, la plus grande mine de cuivre à ciel ouvert du monde)

Il y a quelques jours, lors de la visite de cette mine, précisément, nous avions d’ailleurs demandé au guide de l’entreprise ce qu’il en était exactement de ces pompages intensifs et l’on nous répondit très sèchement (c’est le cas de le dire) que la Codelco en était arrivé au maximum possible de prélèvement et que les paysans n’avaient vraiment rien à craindre….

La famille qui accepté de nous héberger aujourd’hui à Lasana est quant à elle bien représentative de l’esprit amical et accueillant des gens du grand Nord chilien.
Cette famille possède une petite maison qui fait office d’épicerie mais aussi de café. L’habitation est en pierre et recouverte de boue séchée. Si l’on y prend garde, on pourrait même croire que le modeste édifice fait partie intégrante de la citadelle toute proche tant les matériaux utilisés sont similaires.

Mais la maison de Doña Loyenza est un lieu habité et chaleureux. Il y fait bon vivre. Seulement, pour s’en rendre compte, il faut prendre le temps de s’y arrêter, de parler et de fraterniser. Et ça, les touristes qui passent par ici avec les excursions organisées ne le savent pas.
-Ils s’arrêtent une dizaine de minutes, nous dit l’épicière, ils prennent deux ou trois photos de la forteresse, fument une cigarette et puis s’en vont….

La patronne de l’épicerie ne le cache pas : elle préfère les gens qui ne sont pas trop pressés. Pour ceux-là, elle délaissera un moment sa « boutique » et prendra le temps de guider elle-même les voyageurs dans ce qu’elle appelle « ses » ruines. Comme elle le fera pour nous cet après-midi. D’un ton amusé, elle fait remarquer telle fenêtre étrangement cruciforme , cette série de gravures apparaissant sur un côté peu accessible de l’édifice ou encore là-bas, un fragment de chaume qui, dit-elle, provient de la toiture d’origine de la citadelle ! Et peu importe si les renseignements ne semblent pas toujours d’une grande rigueur historique : l’enthousiasme et la gentillesse de Doña Loyenza compensent largement. D’ailleurs, de retour chez elle, comme nous nous apprêtions à préparer notre repas dans sa véranda, elle nous fit remarquer que cela n’était pas nécessaire et qu’elle nous conviait à partager le dîner en compagnie de son mari et de son neveu. Dans la petite cuisine éclairée par une lampe à paraffine, la table était dressée et les couverts attendaient déjà les invités inattendus. Au menu : un rustique potage de carottes et d’oignons suivi d’un lapin…nourri aux herbes du désert et enfin, un carton de vin blanc pour attiser les braises d’un bonheur sans ersatz.
Comme il était déjà bien tard pour monter la tente dans le jardin. C’est encore la brave Doña Loyenza qui nous proposera d’occuper une des chambres inoccupées de la maison.
-Comme cela, vous serez prêts dès l’aube pour entamer la randonnée que vous avez prévue ! (d'après Carnet de voyage de novembre 91)

(La forteresse -pukara- de Lasana (12e siècle) et la vallée du rio Loa)

15 avril, 2008

Chili, des photos, des légendes...(9)

Iquique, la guerre du Pacifique et les cités-fantômes (3/3)

A Los Pintados

Passé la petite église, nous arrivâmes en vue d’une place. Quelques caroubiers y avaient pris racine sans la moindre organisation. L’un d’entre eux s’ingéniait même à pousser à travers la carcasse calcinée de ce qui avait été une limousine.
Là-bas, d’autres arbrisseaux sapaient les fondations d’un kiosque à musique. L’édifice le plus remarquable était cependant ce théâtre précédé d’une élégante galerie aux arcades bien dessinées.
Quelles pièces avaient-on pu jouer sur ses planches ? Qui étaient ces infortunés artistes qui un jour avaient dû se produire sur cette scène au cœur du désert ?


Je tentai d’imaginer la sonorité que des pianos ensablés pouvaient avoir, ou encore le timbre des violons à l’âme fendue par trop de sécheresse, celui de ces trompettes aux pistons constamment grippés.
Peut-être produisait-on ici des spectacles burlesques, des fantaisistes aux facéties aussi désuètes qu’ahurissantes comme celles dont s’était fait une spécialité l’ ineffable Hector « Comebomba ». Un artiste de music-hall qui se produisait vers 1900 dans les villes minières du Nord et dont l’unique numéro consistait à croquer avec les dents des ampoules électriques qu’il avalait ensuite sans, dit-on, faire la moindre grimace.

Après tout, manger du verre plutôt de la pierre ce n’était pas pire. Au moins, ce gars-là voyait du pays et devait se sentir plus libre que tous ces « cassés » devant lesquels il se produisait en échange d’une paillasse, d’un peu de nourriture et d’alcool.

Parmi les figures légendaires qui parcoururent inlassablement ce désert au début du siècle, il y en eut cependant certaines dont la réputation dépassa largement le cadre des salpêtrières du Nord, pour devenir de véritables emblèmes de la lutte ouvrière au Chili. Luis Emilio Recabarren était de celles-ci. Un sacré bonhomme qui s’était taillé une solide réputation d’agitateur en s’étant mis en tête de réveiller les consciences des travailleurs abrutis par les cadences de production infernale mais aussi l’alcool. Lors d’un de ses discours donnés comme de coutume dans une gargote infâme, il déclara notamment que la libération de la classe ouvrière passerait par la culture. A la fin de sa harangue, il persuada aussi son auditoire de briser toutes les bouteilles d’alcool et demanda à chacun de jeter son verre au sol. Contre toutes attentes, chacun obtempéra et au lendemain de ce discours, un cortège de travailleurs s’organisa pour se diriger jusqu’au siège de l’ entreprise qui les occupait. Le mot d’ordre était plutôt révolutionnaire : Recabarren avait demandé à chacun de brandir durant le cortège un livre, et pour ceux qui n’en avaient pas, un journal…

Le mouvement eut un tel retentissement que, jusqu’à la côte et dans les ports, les ouvriers occupés au déchargement des bateaux se croisèrent les bras lorsqu’il s’agissait d’une cargaison de boissons alcoolisées !
Si cette période d’auto privation ne dura que peu de temps (le président de l’époque Allesandri, sous prétexte de liberté de commerce, dépêcha l’armée pour décharger les bateaux et persuada les ouvriers que la bière et les alcools n’étaient que des rafraîchissement sans conséquence) Recabarren avait quand même fait très fort en persuadant les forçats du désert à l’abstinence éthylique !!

Au dehors, une légère brise s’était levée et formait ça et là de petits tourbillons de poussière qui se désagrégeaient presqu’aussitôt. Sur le point de se détacher, une tôle mal arrimée s’était mise à battre une mesure aléatoire. Un chien fauve apparut, le pelage noueux, couvert de croûtes et le regard vitreux. Il s’était arrêté à quelques mètres de nous et nous regardait sans broncher. Au loin, une silhouette humaine s’approchait lentement. L’homme avançait au milieu des rails, comme un haleur dont le fardeau aurait été ce train abandonné que l’on apercevait en retrait.
« Ne restez pas au soleil, cria l’homme en guenille, vous allez devenir fous ! »
Il nous fit signe de le suivre et le chien nous y encouragea à grand renfort de coups de truffe dans le pliant des genoux.

Il fallut quelques minutes pour s’habituer à l’obscurité de la pièce dans laquelle l’homme nous avait fait pénétrer. Il y avait peu de chose : un lit, une caisse retournée faisant office de table de nuit, une lampe-tempête et un mur couvert de photos de filles nues.
« Ah, les visites se font rares ces temps-ci, soupira l’hôte inattendu. Ça faisait un bout de temps que je vous observais avec mes jumelles. Lorsque je vous ai vu sortir du théâtre, j’ai crains un instant que vous repartiriez vers la route. C’est pour cela que j’ai lâché Pinocho pour attirer votre attention. L’homme parlait sans trop nous regarder, trop occupé à la préparation d’une omelette gargantuesque. Il sortit un moment pour aller remplir un broc d’eau qu’il fit ensuite bouillir sur un petit bec de camping.
« Ça, c’est pour le thé ! dit-il d’un air réjoui. Avec l’omelette et du pain « maison, » ça vous fera un chouette gueuleton, pas vrai ? »

L’unique habitant de « Los Pintados » s’appelait Ramon Cabrera. C’était un étrange personnage. Il aurait été impossible de lui donner un âge. Bien qu’assez dégarni, il me rappelait un peu Léo Ferré. Surtout ses yeux et cette manie qu’il avait de plisser nerveusement les paupières. Et puis ce regard. Celui d’un animal traqué ou d’un carnassier à l’affût ? Peut-être tout simplement celui d’un homme seul dans une ville oubliée de tous.
Au cours du repas, Ramon nous expliqua les raisons qui l’avaient fait aboutir dans cette contrée austère.
Autrefois, il avait été un militant actif au sein d’un syndicat clandestin dans chantier naval. Une appartenance qui lui avait valu de gros ennuis à l’époque de la dictature : en plus des nombreuses arrestations « administratives » et des manœuvres d’intimidation dont il avait fait l’objet, son patron l’avait licencié de manière arbitraire. Ce n’ est qu’il y a deux ou trois ans qu’il avait pu retrouver un emploi aux Chemins de Fer. Le boulot n’était pas très bien payé mais ne demandait pas de connaissances particulières ni d’efforts intenses et, à son âge, disait-il, cela comptait. C’est lorsque son employeur le conduisit vers son affection à Los Pintados qu’il crut dans un premier temps à une plaisanterie. Il y avait certes une voie ferrée qui traversait l’ endroit mais pas de gare. Il y avait bien un village…mais pas d’habitants !
Quant au boulot , il se résumait à peu de choses en fait : Une à deux fois par semaine, les trains de marchandise se rendant à Iquique devaient ici se séparer d’une partie de leur convoi car la pente accédant au port était trop abrupte et les trains trop chargés couraient le risque de dérailler. Alors Ramon devait juste surveiller les wagons qui restaient en attente jusqu’à ce qu’une locomotive viennent les emmener à leur tour.
- Au début, je pensais ne pas pouvoir tenir plus de quinze jours dans cette atmosphère. Imaginez, la seule chose que vous voyez bouger autour de vous ce sont ces grands oiseaux noirs qui n’arrêtent pas tournoyer dans le ciel. Et puis ce bruit ! Le salpêtre, ça n’arrête pas de « travailler » vous savez, même la nuit ça craque ! Comme il fait plus froid, le minerai, il se rétracte, et de nouveau « ça chante », vous pouvez pas imaginer !
-Et puis, au bout d’un temps, on s’habitude, on trouve des occupations, je récupère des trucs à gauche à droite, et peu à peu je me suis fait mon nid ! J’ai même la télé maintenant, j’ai récupéré un vieux poste, je l’ai bricolé et avec mon groupe électrogène, je peux capter plein d’émissions. Enfin, presque, car il n’y a pas l’image. J’ai juste le son. Alors à la soirée j’écoute les films, mais toujours avec les mêmes images devant moi, sourit Ramon : les dunes, les étoiles, les ruines et au loin, les phares des poids- lourds traversant la Panaméricaine…
-Mais j’ai de l’imagination, j’ arrive à transformer les éléments de mon décor au gré des films et parfois, ça colle même plutôt bien. Tenez, l’autre jour par exemple il passait « Laurence d’Arabie », j’vous raconte pas l’ambiance.
Le plus difficile , c’est avec les séries américaines. Là, j’arrive pas bien à imaginer Miami ou Beverly Hills au milieu de toutes ces ruines.
-Quoique, une nuit, ça a pourtant pris une dimension tellement réaliste que j’en ai eu peur. J’étais en train d’écouter un film d’espionnage quand tout à coup, en plein milieu du film, j’entends une voiture s’approcher. Cette fois, ce n’était pas dans le poste. C’était pour de vrai. Il y avait un bac énorme, genre « Buick » avec des chromes partout qui s’était arrêté à quelques dizaines de mètres de ma baraque et puis… plus rien pendant près d’une heure. Il y avait deux types dans la voiture, mais ils ne bougeaient pas. Je voyais juste le mégot incandescent de leur cigarette. J’étais terrorisé. J’avais coupé la télé et éteint la lampe tempête et m’étais accroupi ici, juste où il y a cette brèche dans le mur. Soudain, il s’est passé un truc extraordinaire. D’abord un bruit assourdissant et puis, l’impression qu’une tempête se levait brutalement en soulevant d’ énormes nuages de poussières. Un hélicoptère venait de déboucher de derrière les dunes et se posait à quelques mètres de la voiture. Alors, tout s’est enchaîné en quelques secondes : les deux types de la Buick sont sortis de la voiture, ont ouvert le coffre et en ont extrait deux caisses visiblement très lourdes pour les hisser à bord de l’appareil. Ensuite, juste avant de grimper à leur tour dans l’hélicoptère, ils ont aspergé la voiture d’essence et l’ont fait flamber. Ça a cramé une bonne partie de la nuit !
-D’ailleurs, vous êtes passés à côté de la carcasse tout à l’heure, rien n’ a bougé depuis et personne n’est jamais venu me demander quoique ce soit au sujet de cette histoire dont je suis le seul témoin, alors, que voulez-vous, je ne dis rien à personne….

Nous avions terminé notre repas
A l’extérieur, le soleil déclinait et la chaleur devenait supportable. Le chien s’était blotti à mes pieds et l’odeur du thé envahissait l’étrange demeure du vigile de « Los Pintados ».
A travers les fentes du toit on pouvait encore deviner la ronde inlassable des grands oiseaux noirs dans le ciel. Il était temps de reprendre la route. (d'après "carnet de voyage de novembre 91")

(Ramon Cabrera, vigile de Los Pintados et unique habitant du village)


En marge de ce billet, un document rare filmé en 1924 lors des funérailles de Luis Emilo Recabarren (évoqué dans ce billet), père du Mouvement Ouvrier Chilien, fondateur du Parti communiste chilien. A noter, la chanson illustrant ce film interprétée et composée par Victor Jara

10 avril, 2008

Chili, des photos, des légendes...(8)

Iquique, la Guerre du Pacifique et les cités-fantômes (2)


Quitter Iquique en « stop » ne pose pas vraiment de problème. Il y a des quantités de camions qui transitent chaque jour par cette ville pour faire le plein ou assurer une livraison avant de reprendre la route à travers la pampa.
D’ailleurs, au bout d’une dizaine de minutes d’attente à la Copec (COmpagnie PEtrolière Chilienne) , un poids-lourd nous proposait déjà de monter à l’arrière de la plate-forme qu’il tractait. « Grimpez, et maintenez-vous fermement aux cordes, lança le chauffeur en faisant vrombir le moteur ».
L’espace disponible n’était pas beaucoup plus large que nos chaussures mais une fois en place et bien agrippés aux sangles qui maintenaient les colis sur la plate-forme, nous pensions que , même debout, il serait possible de faire un long parcours ainsi. C’était sans compter sur les chocs, la vitesse et surtout, la manière pour le moins nerveuse de conduire du chauffeur. De plus, les cordes auxquelles nous nous tenions n’étaient plus de première fraîcheur. L’idée de voir se rompre ces liens déjà bien usés et de tomber sous les essieux de la remorque (car il y avait aussi une remorque) me donne aujourd’hui encore des sueurs froides.
Au bout d’ une heure de ce calvaire sur la Panaméricaine, je mis à profit un léger ralentissement du camion pour héler le chauffeur et lui dire que nous souhaitions descendre. « Déjà ! s’écria le camionneur, mais vous n’êtes nulle part ici ! » Comme nous insistions, le camion finit par s’arrêter. Il n’y avait effectivement rien d’autre ici qu’une borne indiquant « kilomètre 129 » et un dérisoire abri de tôle destiné à protéger du soleil d’hypothétiques voyageurs. Comble d’ironie sur cet abri avait été peint un gigantesque cornet de glace. Tout autour, il n’y avait que le néant ou plutôt, la pampa. Non pas cette plaine herbeuse que les dictionnaires définissent telle une vaste étendue herbeuse où vont paître les vaches et les moutons, mais un vaste couloir de solitude minérale, écrasé de soleil, coincé entre la Cordillère côtière et celle des Andes.

Il y avait des tas d’histoires qui circulaient sur ces contrées autrefois tant convoitées pour leurs richesses. Des histoires un peu folles comme celle de ces aviateurs perdus qui, une nuit, après un atterrissage forcé, avaient aussitôt été dévorés par les rats.. Des histoires parfois un peu effrayantes évoquant la présence de créatures mi-hommes, mi cochons, d’enfants vampires et de cavaliers sans tête errant sans fin à travers les dunes grises.
Quelque soit la part de vérité de ces récits de vieux mineurs, de ces « vieux cassés » comme on les nomme ici, il régnait bel et bien dans la pampa un climat étrange, pesant, presqu’angoissant et ce, malgré le soleil radieux.

Il n’était pas encore midi. Nous nous étions assis un moment par terre, essayant de nous remettre un peu des émotions passées « à bord » du camion.

C’était l’heure où la terre commençait à se plaindre. Au début il fallait tendre l’oreille pour s’en rendre compte, mais peu à peu, l’impression confuse se précisait et le bruit devenait même obsédant.
De craquements secs en soubresauts millimétriques, le sol, chauffé à blanc, se mettait en mouvement. Il se tordait et s’éparpillait en vaguelettes ourlées d’écume minérale : le salpêtre surgissait.

Etait-ce la chaleur ou la fatigue de ce trajet périlleux mais j’avais à présent la tête un peu vide et je restais sans bouger à fixer un lézard impassible. Il semblait évaluer les risques qu’il encourrait en se glissant dans une fissure d’apparence bien accueillante. Y pénétrer était facile, en sortir dans une heure lui serait peut-être impossible…

Le passage d’un Pullman me sortit de ma torpeur. Depuis un moment déjà, on entendait le bruit des pneus se rapprocher sur l’asphalte ramolli. Ça me rappelait cette impression que l’on a lorsque l’on marche avec un chewing-gum collé à la semelle. Schlik, shlick, schlik….
Lorsque le car passa à notre hauteur, je vis qu’ aucun des passagers ne regardais le paysage.

J’en étais presque à regretter le confort de ces bus de grandes lignes. Avec leur climatisation et leur insonorisation, on s’y sentait protégé et surtout, complètement coupé de l’environnement parfois hostile.
Je me souviens, il y a quelques années, j’avais pris un de ces bus pour traverser le désert du côté de San Pedro de Atacama. L’adjoint au chauffeur, pour faire passer le temps aux voyageurs, avait choisi de passer un vieux film avec Charlton Heston. C’était le Cid, je crois, ou un de ces films historiques poussiéreux tournés dans des paysages aussi arides et désertiques que ceux traversés par le bus !

Comme il faisait trop chaud à présent pour attendre un véhicule et poursuivre notre route, nous décidâmes de nous approcher de ce village que nous avions aperçu dans le lointain et de nous y abriter jusqu’à ce que le soleil décline un peu.
C’était une de ces « officines » abandonnées comme il y en a des dizaines le long de la Panaméricaine, dans le Nord du pays. De véritables villages -parfois des villes- qui vivaient autrefois de l’exploitation du salpêtre jusqu’au jour où les chimistes allemands de Bayer réussirent à fabriquer ce produit (utilisé comme fertilisant) de manière synthétique. Dès lors, ces villes et villages péricliteront peu à peu, au point d’être totalement laissés à l’abandon.

Vers 1908, juste après la guerre du Pacifique, ces exploitations étaient presqu’exclusivement aux mains d’entrepreneurs anglais, dont le fameux John North qui avait acquis une bonne partie des exploitations à vil prix en plein conflit.

Les conditions de travail dans ces officines étaient dignes de celles des forçats et les ouvriers passaient des journées entières à casser la pierre sous un soleil de plomb. Une fois la caillasse débitée, il s’agissait ensuite de la hisser dans d’énormes cuves remplies d’eau que l’on portait à ébullition pour séparer les nitrates des substances indésirables. La bouillie obtenue était alors déversée dans des bacs. L’eau, s’évaporant rapidement laissait enfin apparaître le sel de la terre, le nitrate de potassium… le salpêtre du Chili.

Les ouvriers de ces exploitations étaient sous-payés et leur salaire était de surcroît constitué de « bons » qu’ils ne pouvaient échanger que dans les épiceries et magasins de l’entreprise (pulperias) . Commerces dont les prix étaient évidemment largement supérieurs à ceux pratiqués couramment en ville.

Le village abandonné où nous nous trouvions s’appelait « Los Pintados » -en référence aux gravures rupestres couvrant les dunes des alentours- et le premier édifice croisé fut une petite église. Au frontispice de celle-ci, il y avait un dessin naïf illustrant l’épître de Mathieu : « Qu’il est large et spacieux le chemin qui mène à la perdition. Qu’il est étroit et sinueux, celui qui mène à la vie éternelle… »

(fresques à Los Pintados)

(Voir également le superbe reportage que Nuages vient de consacrer aux villes-fantômes du Nord chilien ici)